Voici un essai de traduction personnel et singulièr du premier chapitre du fameux Lao Tseu : Tao Te King. Mon propos est d'interroger le texte original, ses termes propres, et de proposer une traduction alternative intéressante. Je souhaite dans le même temps tenter de préserver au maximum la structure de ce texte en Chinois Classique, lapidaire, et rimé.
Voici d'ailleurs une proposition pour le titre de cette œuvre :
« Classique de la Voie Efficiente », plutôt que Classique de la Voie et de sa Vertu, ou encore Classique de la Voie et de son efficience.
En effet il faut savoir que Lao Tseu reprend bon nombre de thèmes chers à Confucius, et selon moi pas simplement pour en critiquer son approche, mais plutôt pour la dépasser. Ce titre : Tao Te King, fut donné bien après l'existence supposée de Lao Tseu, comme pour souligner le fait que la Voie écrite par Lao Tseu, est la seule Voie réellement efficace. De plus, Lao Tseu fait du thème du langage et surtout de la parole un des enjeux les plus important de sa compréhension spontanée du monde. C'est qu'il est important de se rappeler que le LunYu « les Entretiens de Confucius » est littéralement un « choix de propos » de Confucius qui furent rassemblés après sa mort. Confucius parle, Lao Tseu écrit, avant de disparaître par la passe de l'Ouest, c'est à dire avant d'entrer dans l'imperceptible de la mort.
Confucius et Lao Tseu se méfient tous deux des beaux parleurs, en ces temps troublés par les violences, les guerres de clans. Mais Confucius présente son programme politique (si l'on voulait bien le laisser aider quelque prince à gouverner) : la première chose qu'il ferait serait de « rectifier les noms », c'est à dire de faire un dictionnaire. Il est louable de penser qu'il faut fixer le sens des mots afin que chacun s'entende et se comprenne correctement..., tout comme il est illusoire de penser que cela est possible, car la parole est en mouvement, vivante, et sans cesse changeante. Elle est, en cela, incapable de dire le Tao constant, éternel.
Il y a là une subtilité qui mériterait d'être développée : le Tao a quelque chose d'immuable et constant dans le fait qu'il transforme sans cesse les souffles et les « 10000 êtres », sans but pré-déterminé.
Et, en un parallèle opposé, la parole dit parfaitement l'instantanéité et donc la labilité de la pensée qui se base sur des catégories et concepts fixés par elle-même, arbitrairement.
Le thème général du chapitre est clairement le langage et particulièrement la parole. Il est tentant de laisser « Tao » ou « Voie » pour la première apparition de ce terme dans le livre qui lui est réservé, et le sens, bien que totalement compatible avec mon essai de traduction, est moins direct. Or je suis amené à penser que Lao Tseu se veut direct, à en juger par son style. Il réclame, de plus, une réflexion, ou une méditation, dans le sens d'infusion patiente, sur les termes employés, et sur la relativité de leurs multiples sens, richesse du langage, qu'il importe de vivre à travers soi plutôt qu'au travers d'un dictionnaire.
J'ai donc choisi de ne pas laisser « Tao » ou « Voie » dans ce premier chapitre, ce qui importe peu au fond, du moment que le lecteur sait que j'ai mis « parler », « dire » et « parole » pour le traduire ici, ce qui correspond à l'un des sens anciens de Tao (dont le caractère évoque un chef qui parle, ordonne, pour montrer la voie).
parler permet de dire (mais) pas l'éternelle parole
nommer permet d'appeler (mais) pas l'éternel nom
sans nom le ciel-terre commence
avec (les) nom(s) les dix mille êtres naissent
ainsi toujours (être) sans vouloir pour (=permet de) considérer cette merveille
toujours (être) avec vouloir pour (=permet de) considérer ces limites
ces deux là
ensemble engendrent et aussi séparent (les) nom(s)
et ensemble expriment en tout l'imperceptible (= ce qui est profondément caché)
d'imperceptible(s) vers de nouveau(x) imperceptible(s)
les multiples merveilles s'ouvrent
alexandre Lamoisson